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Annexe B  Histoire de l'électricité

B.1  Introduction

L'histoire de l'électrocinétique est intéressante à plusieurs titres.

Elle permet de bien voir que les concepts de l'électricité et la représentation que nous nous faisons aujourd'hui de la ``matière électrisée'', ne sont pas nés spontanément, mais, si l'on peut dire, on été enfanté graduellement dans le doute, l'erreur, la discussion et surtout l'expérimentation. Elle permet d'entrevoir aussi le formidable esprit de collaboration entre les savants, qui se disputent certes les découvertes, mais communiquent toujours de plus en plus pour progresser dans la compréhension des phénomènes naturels.

Elle permet aussi de se rendre compte de l'impact des recherches scientifiques sur la population, dont on relève la demande croissante d'explication des phénomènes de la nature auprès des scientifiques. La science devient une culture qui est utilisée par l'imaginaire collectif pour expliquer le monde.

B.2  Le galvanisme

En préambule, il est nécessaire de rappeler ``qu'en 1800, l'électricité ``ordinaire'' était celle des étincelles, des commotions qu'on éprouve lorsqu'on touche les deux pôles d'une batterie [ou ce qui en tenait lieu : la bouteille de Leyde, un ``accumulateur'' de charges], des décharges d'une manière générale. C'était donc un phénomène par essence discontinu, bref et souvent violent. Ce caractère de violence est d'ailleurs pour Haüy [minéralogiste] un différence de plus entre électricité et magnétisme :
"... l'électricité se manifeste aux yeux par des jets de lumière, par de bruyantes étincelles ; le magnétisme agit paisiblement et en silence"'' (1821).1

``Le XVIIIe siècle [...] connaissait déjà les courants électriques et certains de leurs effets : brèves décharges fondant des fils de métal, étincelles illuminant l'air, amorçant des combustions et reproduisant en petit les effets de la foudre, effets continus d'une machine statique. C'est ce qu'on appelait le conflit des deux électricités, ou, plus brièvement, le conflit électrique.''2
Il faut aussi souligner qu'au XVIIe siècle l'animal n'est vu que comme une machine dont la théorie ne fait appel qu'à la mécanique (c'est la théorie de l'homme machine).

Or, en 1780, Luigi Galvani, professeur d'anatomie, fait une découverte importante.
``"Ayant disséqué et préparé une grenouille, je la posai sur la table où se trouvait à quelque distance une machine électrique. Il arriva par hasard qu'un de mes assistant toucha de la pointe de son scalpel le nerf cural interne de la grenouille : aussitôt les muscles des membres furent agités de convulsions violentes". Un autre assistant "crut avoir noté qu'au même instant une étincelle avait jailli du conducteur de la machine. J'étais moi-même alors occupé à tout autre chose, mais lorsqu'il eut attiré mon attention sur ce fait, je désirai beaucoup tenter l'expérience moi-même et en découvrir le principe caché"''.3

``Un jour d'orage il constata que l'électricité atmosphérique pouvait produire les mêmes effets que sa machine. Par temps calme aucun phénomène ne fut observable jusqu'au jour où, ayant fixé dans la moelle épinière d'une grenouille un crochet de cuivre, il referma le circuit en suspendant ce crochet à un grillage en fer [la grenouille le touchant aussi] : les spasmes réapparurent au même instant.

Galvani attribua d'abord ces effets assez bien reproductibles aux variations de l'état électrique de l'atmosphère "car il est aisé, quand on fait des expériences, de se tromper et d'imaginer que l'on voit ce que l'on souhaite voir.

Mais je pris l'animal dans une chambre fermée, le mis sur une plaque de fer ; et, quand je touchai la plaque avec le crochet de cuivre fixé dans la moelle, je vis les mêmes contractions spasmodiques qu'auparavant. J'essayai d'autres métaux avec le même résultat" plus ou moins violent. Avec les non-conducteurs "rien ne se produisit. C'était assez surprenant et me conduisit à soupçonner que l'électricité était inhérente à l'animal lui-même, soupçon qui fut confirmé par l'observation qu'une sorte de circuit nerveux subtil [...] se ferme des nerf aux muscles quand les contractions se produisent"''.4
La contraction d'un muscle par décharge électrique dans le nerf correspondant n'avait rien pour étonner Galvani. En effet, les décharges des machines électrostatiques de l'époque provoquaient des contractions musculaires. Ce qui l'étonna c'est, d'une part, la contraction par simple toucher avec le scalpel lors de décharges électriques extérieures (machine électrostatique, foudre) et, d'autre part, en l'absence de conditions extérieures, la présence de décharge par simple formation d'un circuit nerf-muscle-crochet de cuivre-plaque de fer.

Le premier de ces effets ne fut explique qu'en 1888 par la découverte des ondes dites hertziennes (en hommage à leur découvreur : Hertz), des ondes électromagnétiques (comme celles de la télévision et de la radio) qui peuvent être produites par des décharges. La cuisse de grenouille agit alors comme un récepteur muni d'une antenne, le scalpel.

Le second de ces effets, s'il ne fut vraiment compris qu'avec la découverte de l'électron (en 1891), eut des conséquences immédiates avec la découverte de la pile électrique. En effet, l'association cuivre-élément humide-fer constitue une telle pile.

Mais Galvani ne chercha pas l'explication dans les métaux eux-même. En bon anatomiste qu'il était, il s'imagina avoir ``découvert une sorte "d'électricité animale" existant dans le tissu animal et qui se libérait au contact des métaux''.5En un sens, il fut un précurseur de l'électrophysiologie (1870) et toute sa vie il tint la même position.

B.3  Frankenstein

Avant d'en venir à la découverte de la pile, il peut être intéressant de montrer quel fut l'impact dans les milieux non scientifiques de la découverte de Galvani et, plus généralement, des découvertes en électricité du début du XIXe siècle. Nous allons pour cela nous intéresser à l'ouvrage de Mary Shelley très caractéristique de cette époque : Frankenstein (publié en 1818).

Tout le monde connaît l'histoire de ce scientifique, le docteur Frankenstein, qui fit renaître un monstre de l'assemblage de parties de plusieurs cadavres. Les films actuels évoquent Frankenstein recourant à l'électricité céleste pour donner vie à son monstre. C'est en effet au cours d'une nuit de violent orage qu'on le représente réalisant son expérience grâce aux éclairs.

On peut penser cette aventure directement sortie d'une imagination fertile. Ce serait commettre une erreur. Il apparaît en effet à l'étude attentive des propos de Mary Shelley6 que le roman tira beaucoup des découvertes de son temps. Non seulement Mary Shelley connaissait Erasmus Darwin, grand père de Charles, qui s'intéressait beaucoup à l'électricité et qui connaissait notamment Benjamin Franklin, mais encore Mary était mariée à un homme qui expérimenta beaucoup à l'aide de la pile de Volta (voir plus loin). Mais, de là à ``aller déterrer des cadavres pour y brancher des électrodes, on pourrait croire qu'un tel acte à été purement et simplement inventé pour "terrifier" le lecteur. En fait, c'est une description fidèle qui renvoie à des faits historiques bien datés ...''7. En effet, le professeur Aldini, neveu et disciple de Galvani, expérimente à l'aide de la pile sur des têtes de boeufs et même sur des cadavres de meurtriers qui ouvraient les yeux, bougeaient des membres et parvenaient même à souffler des bougies (contraction spasmodique des poumons). Les expériences galvaniques sur des cadavres sont en fait si nombreuses qu'en Prusse les autorités interdisent, en 1804, l'utilisation des criminels décapités.

Pourquoi de telles expériences ? En fait ``bien des savants estimaient que les phénomènes vitaux étaient explicables en terme de physique et de chimie. Le "fluide vital", très certainement, avait quelque chose à voir avec le calorique, avec le fluide magnétique, avec le fluide électrique ... Pour des raisons diverses, la notion de génération spontanée connaissait un renouveau ; et, grâce à la pile de Volta, l'électricité révélait chaque jour de nouvelles et merveilleuses propriétés. Aussi était-il tentant d'imaginer qu'une biogénèse électrique, chimique ou électrochimique serait bientôt réalisable. En fait, Mary Shelley a simplement évoqué la possibilité de construire une puissante machine qui insufflerait [une "étincelle de vie"] dans des tissus complètement nécrosés''8, en accord avec ce qui à l'époque semblait possible.

En 1836, un savant anglais, Andrew Crosse, crut même qu'il avait réussi à créer des arachnides artificiels à l'aide d'une pierre vésuvienne et d'un courant électrique. Il se manifestait ainsi, grâce à ces pseudo-biogénèses, des thèses "monistes" [(systèmes selon lesquels l'univers est fait d'une seule substance. En particulier, thèses selon lesquelles on peut réduire toute chose à la matière : monisme matérialiste ou à l'esprit : monisme spiritualiste)] selon lesquelles il y aurait continuité entre la "matière inorganique" et la "matière organique". En cette époque où les thèses créationistes étaient dominantes, pour pouvoir comprendre que ``la vie et l'organisation sont essentiellement des phénomènes physiques''9, il fallait un mythe épistémologique qui prépara les esprits, qui, pour reprendre l'expression même de Darwin (notice historique à "L'origine des espèces"), ``appela l'attention sur le sujet, à combattre les préjugés et à préparer les esprits à l'adoption d'idées analogues''10.

B.4  La pile de Volta

Les expériences galvaniques eurent donc incontestablement sur leur temps un grand impact. Galvani proposa une interprétation de celles-ci qui fut unanimement adoptée pendant quelques temps : l'électricité (à l'époque ce qu'on appelait les deux fluides) est produite à la surface de séparation nerf-muscles.

Une autre interprétation va pourtant être proposée. C'est un physicien nommé Volta qui le fait. Après avoir dans un premier temps accepté la théorie de Galvani, il en vient à considérer que ``le nerf et le muscle sont secondaires puisqu'on peut obtenir des décharges en plaçant une grenouille entière (ou sa propre langue ...) entre deux métaux différents.'' ``Pour lui, les métaux appliqués aux corps humides des animaux peuvent d'eux-même et de par leur propre pouvoir exciter et déloger le fluide électrique de son état de repos, si bien que les organes des animaux n'agissent que passivement''11. Volta pense donc que la cuisse de grenouille agit comme un simple détecteur très sensible. De fait, c'est, avec la langue, le seul détecteur assez sensible pour détecter des tensions aussi faibles que celles mise en jeu dans ces expériences.

La discussion entre les partisans des deux théories fut vive. ``A Londres, il se créa même deux société savantes rivales, l'une en faveur du "galvanisme", l'autre en faveur du "voltaïsme".''

Mais Volta a vu juste. Il expérimente et remarque que les phénomènes sont plus nets quand le circuit est composé par deux métaux soudés. Il élabore alors une "théorie du contact" : ``c'est à la surface de contact entre deux métaux différents et, plus généralement, entre deux corps différents, que l'électricité subit la force, ou l'impulsion qui la met en mouvement''12. ``Il tente alors d'obtenir un courant électrique en accolant d'abord deux disques formés de métaux différents ; il forme ensuite une pile de ces paires de disques pour accumuler leurs effets. Il n'obtient aucun effet jusqu'à ce qu'il interpose entre les disques, des feuilles de draps imbibées d'une solution saline''13. La pile de Volta était née, mais sa compréhension loin d'être faite. Volta écrit en 1796 :
``L'attouchement de conducteurs différents, surtout métalliques [...], que j'appellerai conducteurs secs, ou de la première classe, avec des conducteurs humides, ou de la seconde classe, éveille le fluide électrique et lui imprime une certaine impulsion ou incitation. Je ne saurai encore rendre compte de la manière dont cela se fait, mais il suffit que cela soit un fait et un fait général''14.
Pour Volta en effet, le rôle du conducteur liquide (dont nous avons vu qu'il est à l'origine de la formation et du déplacement des ions et donc de la force déplaçant les électrons) est passif. Il ne fait qu'assurer entre deux métaux un contact intime qui permet le passage de l'électricité.

A l'époque, la pile est comparée à une bouteille de Leyde se déchargeant puis se rechargeant instantanément. En effet, ``la tension aux bornes d'une pile de l'époque, de forte résistance interne, devenait très faible lorsqu'on reliait ses pôles par un conducteur métallique de faible résistance. Si E est la force électromotrice de la pile, r sa résistance interne et R la résistance du conducteur, la différence de potentiel U aux bornes de la pile est :
U=E-r· I=E-r·
E
r+R
=E·
1
1+
r
R

U est négligeable devant E lorsque r est grande devant R.

Mais la nature même du programme de recherche [de l'époque], résumé en ces termes par J. Ritter : réaliser "un très grand nombre d'expériences qui prouvent que la tension de la pile suit partout les mêmes lois qui celle qui est produite par la machine électrique" amena les physiciens à admettre la nullité de tension aux bornes de la pile en circuit fermé. En effet, l'analogie avec une batterie électrique ou bouteille de Leyde était alors complète : lorsque la pile est isolée, elle reproduit les forces électriques à distance exercée par la batterie électrique et lorsque ses pôles sont reliés, elle se décharge et ne manifeste plus de propriétés électriques''15.

La notion de conservation de l'énergie étant encore pratiquement ignorée personne ne se posa la question de savoir ``à quel prix s'obtenaient ces charges et ces tensions toujours renouvelées''16.

La découverte de la pile fit une renommée considérable à Volta. ``Bonaparte lui-même fait venir Volta à Paris en 1801 pour faire une démonstration de son appareil, lui décerne une pension et le nomme sénateur d'Italie, afin de ``sceller l'alliance du talent et de la science pour l'immortalité de la république''. Conscient de la nouveauté et de l'importance de la découverte, il instaure également un prix de 60'000 F pour toute découverte future en électricité de la même importance'' (ce prix ne fut jamais attribué)17.

Cependant la pile d Volta avait un défaut la rendant rapidement inutilisable. Il se formait des bulles autour de l'une des électrodes qui empêchait le courant de naître. Il fallut donc attendre la deuxième moitié du XIXesiècle pour que Leclanché découvre une pile qui n'ait pas ce défaut et permette l'éclairage à arc électrique et le télégraphe.

Pour conclure, disons encore qu'à l'époque (première moitié du XIXesiècle) les laboratoires bien pourvus possédaient des piles faites de centaines de couples (zinc-cuivre). ``A Paris, Napoléon offrit une batterie de 600 unités à l'École Polytechnique. En Angleterre, Sir Humphry Davy [chimiste et physicien qui grâce à cette pile découvrit l'arc électrique qui allait plus tard servir comme moyen d'éclairage et dont la lumière est comparée à celle du soleil] en possédait une de 3000 unités. Le courant fourni par de telles batteries ne dépendait que de la résistance du circuit, batterie incluse, et il n'était pas exceptionnel d'atteindre des courants de 10 ampères. Ainsi, la puissance fournie pouvait être de l'ordre de 10 kW, 10'000 fois supérieure à celle obtenue avec une machine électrostatique. La différence entre les effets observés était telle que durant de nombreuses années les physiciens se sont demandés si l'électricité de la machine électrostatique et celle de la pile voltaïque (appelée souvent courant galvanique) étaient de même nature''18.

La pile fut aussi abondamment utilisée dans des buts thérapeutiques grâce aux décharges qu'elle provoquait. L'École Nationale de Médecine possédait d'ailleurs la seconde pile la plus puissante de France, après celle offerte par Napoléon à l'École Polytechnique.

Signalons enfin que c'est en hommage à Volta que l'unité de tension est nommée le volt.

B.5  Concepts de courant et de tension : A. M. Ampère

La question est très complexe et, comme déjà dit, est née de questions dépassant les problèmes électrocinétique qui nous intéressent, dans des tentatives de comprendre des phénomènes magnétiques produits électriquement. C'est essentiellement la tentative d'Ampère pour comprendre l'expérience d'Oersted (voir paragraphe 4.2.3) de déviation d'une boussole par un circuit électrique, hors d'un cadre d'action électrostatique de type coulombienne, à l'aide d'une action entre courants. C'est donc au prix d'une toute petite incursion dans le domaine du magnétisme, que l'on va pouvoir découvrir succinctement l'émergence des notions de courant et de tension.

A l'époque (dans les années 1820), ``les notions de tension et de courant électrique ne sont pas encore des concepts scientifiques mais seulement un classement en deux catégories disjointes d'un ensemble de phénomènes''19.

La première catégorie concerne les effets de répulsion et d'attraction et les effets électrostatiques produits sur des isolants par des corps chargés. L'électricité étant comprise à l'époque en terme de deux fluides différents, on pensait que les isolants les contenaient simultanément. Dès lors, quand un isolant était placé entre deux plaques différemment chargées, il apparaissait une tension qui séparait les fluides, chargeant ainsi (par influence) provisoirement l'isolant.

La seconde catégorie englobe les effets magnétiques produits par des circuits électriques. De nos jours on sait en effet qu'un courant peut faire tourner une boussole.

Tout le problème était donc de savoir ce qu'on entendait par courant. On savait que la pile produit ``une accumulation d'électricités opposées sur chaque pôle. Mais qu'en est-il du conducteur [reliant les deux pôles] ? Est-il le lieu d'un transport d'électricité, [d'un transport de] fluide sans action sur la matière, ou a-t-il une structure microscopique jouant un rôle prépondérant dans le phénomène [de transport de l'électricité] ? C'est là qu'Ampère (le physicien auquel on doit le nom de l'unité de courant) fut en avance sur son temps.

Tout d'abord, il y eut l'explication de la magnétisation du fil de Biot. Voici comment il la comprend :

"Jusqu'ici, on avait jamais pu rendre magnétique ni l'argent, ni le cuivre, ni aucun autre métal (sauf le fer, le nickel et le cobalt) ... Le courant électrique leur donne à tous cette propriété ... Il la leur donne passagèrement par sa présence ; il la répartit dans toute la masse d'une manière également singulière et qui ne ressemble point à ce que nous produisons quand nous développons le magnétisme par nos procédés d'aimantation ordinaires."

Biot se demande plus loin "si ces effets résultent d'une action propre immédiatement exercée par l'électricité en mouvement sur les molécules magnétiques, ou si, comme toutes les analogies nous semblent l'indiquer, ils ne sont que la conséquence secondaire d'une véritable aimantation imprimée par le courant électrique aux conducteurs métalliques, aimantation moléculaire différente, non pas dans son principe, mais dans sa distribution seule de l'aimantation longitudinale" ordinaire.

Plus loin encore : "Si l'on calcule l'action qu'exercerait à distance une aiguille aimantée d'une longueur infiniment petite et presque moléculaire, on verra que l'on peut former des assemblages de telles aiguilles, qui exerceraient des forces transversales [...]".

[...] Biot est donc évidemment un newtonien convaincu. Pur expérimentateur, il comprend de ses résultats si simples, mais ne peut renoncer à l'hypothèse des fluides magnétiques. C'est la loi de Coulomb qu'il considère comme primordiale, toutes les lois de la nature devant se modeler sur celle de la gravitation. Il ne voit pas qu'il est logiquement impossible d'imaginer une distribution magnétique capable d'engendrer des forces qui ne satisferaient pas au principe de l'égalité de l'action et de la réaction20.

Avant lui, d'autres savants proposèrent des explications. Notamment un physicien nommé Oersted qui pensa que le milieu conducteur est fait de petits éléments neutres. Chacun de ceux-ci, sous l'influence de l'élément le précédant dans le circuit, prend successivement d'un côté la charge opposée à celui qui le précède et de l'autre une charge opposée à son autre côté. C'est une interprétation électrostatique.


Figure B.1 : Propagation par influence.


Ampère, quant à lui, vérifie qu'un fil conducteur très long (une vingtaine de mètres) agit encore en son milieu sur la boussole. ``"Il avoue alors que cette expérience lui a d'abord paru appuyer l'opinion que c'est un véritable transport d'électricité qui a lieu le long du conducteur, et non pas seulement une sorte de polarisation électrique de ses particules". L'absence d'affaiblissement de l'effet magnétique à grande distance suggère en effet un phénomène de conduction''21. Mais il abandonne cette théorie où ce sont les particules même du conducteur qui se déplacent (interprétation suggérée à Ampère par Laplace22) pour élaborer alors une théorie de la propagation du courant électrique voisine de celle d'Oersted. Il "voit" les particules d'un conducteur comme entourées d'un fluide neutre que l'électricité décompose en deux atmosphères opposées. Celles-ci, comme les particules polarisées d'Oersted, s'influencent entre elles, créant le courant électrique. Ampère a une "vision de la structure des métaux qui évoque le nuage électronique [c'est en effet, de nos jours, par le déplacement d'un nuage d'électrons entourant les noyaux atomiques que l'on explique le courant électrique] :
"toutes les atmosphères électronégatives (...) réagiront les unes sur les autres, de sorte qu'il y aura une certaine quantité d'électricité négative distribuée d'une manière continue entre les atomes, plus intense seulement près de ces atomes"''23.
``L'expérience [du fil conducteur très long] fournit en outre à Ampère une preuve [...] du fait que la tension aux bornes de la pile n'est pour rien dans l'action sur une aiguille située à une si grande distance : l'effet est nécessairement du au courant''24. Il distingue donc nécessairement les deux notions sans pour autant faire le lien entre la tension et le potentiel électrostatique (celle-ci sera faite en 1845 par un physicien nommé Kirchhoff). On trouve un exposé lumineux de cette distinction dans son premier mémoire de 1820 :
``"L'action électromotrice [ce qui fait se mouvoir l'électricité] se manifeste par deux sortes d'effets que je crois devoir distinguer par une définition précise.

J'appellerai le premier la tension, le deuxième courant électrique."

La tension se manifeste quand un circuit "où a lieu une action électromotrice" est ouvert. Les phénomènes observables sont alors "les attractions et répulsions connues depuis longtemps".

Il y a courant "lorsque les deux corps entre lesquels l'action électromotrice a lieu sont d'ailleurs [de par ailleurs] en communication par des conducteurs entre lesquels il n'y a pas d'autre action électromotrice égale et opposée à la première ... Les corps légers ne sont plus sensiblement attirés [effet électrostatique]. Cependant l'action électrostatique continue d'agir, car si de l'eau, un acide, un alcali ou une dissolution saline font partie du circuit, les corps sont décomposés ... ; et en outre comme M. Oersted vient de le découvrir, l'aiguille aimantée [la boussole] est détournée de sa direction". On observe de plus "une sorte d'attractions et de répulsions toutes différentes des attractions et répulsions électriques ordinaires, que je crois avoir reconnues le premier et que j'ai nommées attractions et répulsions des courants électriques".

En circuit ouvert, "on ne peut concevoir l'action électromotrice que comme portant constamment l'électricité positive dans l'un des corps et l'électricité négative dans l'autre : dans le premier moment, où rien ne s'oppose à l'effet qu'elle tend à produire, les deux électricités s'accumulent chacune dans la partie du système total vers laquelle elle est portée, mais cet effet s'arrête dès que la différence des tensions électriques donne à leur attraction mutuelle une force suffisante pour faire équilibre à l'action électromotrice."

En circuit fermé, "les tensions disparaissent [six ans plus tard Ohm montrera qu'en fait ne disparaissent pas, qu'elles peuvent même être conséquentes et qu'elles sont reliées au courant par sa fameuse loi. Voir ci-dessus l'explication de la compréhension d'Ampère en terme de résistance interne des piles.], ou, du moins, deviennent très petites ... Comme l'attraction mutuelle des deux électricités ... ne peut plus faire équilibre à l'action électromotrice, il en résulte un double courant, l'un d'électricité positive, l'autre d'électricité négative, partant en sens opposé des points où l'action électromotrice a lieu ... Les courants dont je parle vont s'accélérant jusqu'à ce que l'inertie des fluides électriques et la résistance qu'ils éprouvent par l'imperfection même des meilleurs conducteurs fasse équilibre à la force électromotrice, après quoi, ils continuent indéfiniment avec une vitesse constante, tant que cette force conserve la même intensité. C'est cet état que je nommerai pour abréger courant électrique ... C'est au courant seul qu'est du la décomposition de l'eau et des sels ; ce ne peut être les tensions, mais seulement le courant qui influe sur la direction de l'aiguille aimantée. L'électromètre [électroscope à feuille d'or, par exemple] ordinaire indique quand il y a tension et quelle est cette tension. [Mais] il manquait un instrument qui fit connaître la présence du courant électrique, qui en indiqua l'énergie et la direction ... Cet instrument existe aujourd'hui [c'est Ampère lui-même qui l'a inventé] ... on doit lui donner le nom de galvanomètre"''25.
Le galvanomètre d'Ampère était un simple fil faisant dévier une aiguille aimantée. Remarquez que l'un des premiers galvanomètres véritablement efficaces fut la boussole des tangentes de Pouillet (1834) inventée pour l'étude de la loi d'Ohm.

Mais, non seulement Ampère propose une théorie très juste de la conduction dans les métaux et distingue précisément entre tension et courant, mais encore il propose la première définition théorique précise (encore utilisée aujourd'hui) de l'intensité du courant : ``l'intensité du courant est "ce qui passe d'électricité en temps égaux", c'est-à-dire le débit d'électricité dans le conducteur''26.

B.6  Ohm et la notion de résistance

On a vu qu'Ampère opposait tension et courant. Sur ce point il était dans l'erreur et c'est à Ohm que l'on doit l'expression de la relation précise entre les deux :
U=R· I

Remarquons pour finir qu'Ohm avait une conception très particulière du courant électrique puisque pour lui ``la force électroscopique est [...] le concept primordial, c'est elle [et non les particules de matière] qui est transportée d'un endroit à un autre''27.

B.7  Conclusion

Elle sera simple. A travers toute l'histoire des sciences, on remarque que non seulement l'erreur est présente, mais qu'elle est stimulante. Stimulante pour ceux qui la font (sans s'en rendre compte, elle permet d'aborder des sujets par des chemins que l'on n'oserait suivre, en s'en rendant compte par des expériences qui la font apparaître, elle permet d'utiliser celles-ci pour comprendre encore mieux les phénomènes) et stimulante pour ceux qui ne la font pas, mais doivent imaginer comment la rendre explicite à l'aide d'expériences qui souvent remettent en cause leur propre savoir.

Quoi qu'il en soit, l'erreur est une composante fondamentale de la science, car c'est en n'en ayant pas peur que de grands savants ont osé, le terme n'est pas trop fort, avancer leur arguments révolutionnaires.


1
Ampère et la création de l'électrodynamique, Blondel C., 1982, p. 19.
2
L'électromagnétisme, Bauer E., 1949, p. 67.
3
Histoire générale des sciences, tome III, volume 1, 1961, p. 204.
4
Op. Cit. 9.
5
Les grandes découvertes, Ed. C. Colomb, 1979, p. 74.
6
Voir l'excellent article ``De Frankenstein à Mister Crosse : les mythes de l'électrobiologie'', Thuillier P., nov. 1990, pp. 1368-78.
7
Op. cit.
8
Op. Cit.
9
Op. Cit.
10
Op. Cit.
11
Histoire de la physique (tome 1), Rosmorduc J., 1987, p. 187.
12
L'électromagnétisme, Bauer E., 1949, p. 68.
13
Histoire de la physique, Que sais-je ? Loqueneux R., 1987, p. 81.
14
Histoire générale des sciences, tome III, volume 1, 1961, p. 205.
15
Ampère et la création de l'électrodynamique, Christine Blondel, 1982, pp. 20 et 21.
16
Histoire générale des sciences, tome III, vol. 1, p. 206.
17
Histoire de la physique (tome 1), Rosmorduc J., 1987, p. 188.
18
Les physiciens classiques et leurs découvertes, Segré E. (prix Nobel de physique, 1983), p. 150.
19
Ampère et la création de l'électrodynamique, Blondel C., 1982, p. 19.
20
L'électromagnétisme, E. Bauer, 1949, pp. 73-75.
21
Ampère et la création de l'électrodynamique, Blondel C., 1982, p. 81.
22
Op. Cit. p. 81 et Histoire de la physique, R. Loqueneux, 1987, p. 85, note 22).
23
Op. cit., p. 81.
24
Op. cit. p. 81.
25
L'électromagnétisme, E. Bauer, 1949, pp. 75-77.
26
Ampère et la création de l'électrodynamique, Blondel C., 1982, p. 157.
27
Histoire de la physique, Que sais-je ?, Loqueneux R., 1987, p. 81.

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