La tyrannie technologique

Critique de la société numérique

Édition l’échappée

On retrouve Célia Izoard, traductrice de l’incroyable petit ouvrage « La machine est ton seigneur et ton maître », dans ce document qui met en avant plusieurs constats, comme par exemple :

« Les sociétés traditionnelles nous apprennent […] à l’inverse que ce qui est primordial dans le don est l’implication sociale de l’acte en question. Le potlach – au même titre que d’autres formes traditionnelles d’échange (selon lesquelles être riche consiste à donner le plus possible aux autres) – est à des milliers de lieues de l’échange vanté à l’ère numérique. Le don est porteur d’une organisation sociale et économique bien plus égalitaire que la société du virtuel, puisqu’il implique non pas la gratuité, mais la réciprocité de l’échange. La gratuité libertaire des années 1970 était prônée en tant que vectrice d’égalité, non pas comme moyen d’inhiber la solidarité au sein des rapports de production. À l’inverse, l’effet principal des formes de partage via Internet est de promouvoir l’individualisme comme fondement du partage et de privilégier la connexion à des réseaux où surfent des inconnus avec qui nous sommes reliés plutôt que liés. Croire que l’essentiel dans l’échange réside dans le quantitatif (le décompte des articles obtenus) revient à reproduire la mentalité comptable et capitaliste de notre société […] »

p. 37 : le partage

dont l’analyse est subtile et permet parfois avec une grande acuité, de se rendre compte du détournement menteur de sens opéré par l’idéologie du monde actuel de la communication. Le texte ci-dessus est à mettre en relation avec l’analyse du rapport entre les gens qu’opère l’argent pour les extraire de la nécessite un lien social présenté dans « L’ordre de l’argent Critique de l’économie » de Nino Fournier aux éditions Liber et qui envisage l’abandon de celui-ci au profit de l’échange pour recréer du lien social.

Évidemment, on ne peut qu’être amené à réfléchir à la relation numérique que ces deux mondes utilisent et à l’hypothèse que c’est peut-être celle-ci qui détermine ontologiquement leurs dysfonctionnements. Le pas n’est pas franchi. Mais il constituerait une belle introduction à des philosophies à l’opposé des mathématiques actuelles dont les Big Data sont l’emblème représentatif.

Reste que d’autres constats sont tout aussi finement posés comme :

La diffusion massive des technologies ne peut pas être dissociée de la propagation d’un mode de vie fondé sur la vitesse, la consommation, l’accumulation et la toute-puissance.

P. 44 Pour une critique de la technologie

Un livre important donc, aux multiples facettes, qui sans tomber dans un excès fait d’affirmations triviales qui condamnerait jusqu’à sa mise en page, prend le parti aujourd’hui encore peu répandu de mettre en avant que le progrès n’existe pas et que l’opposition entre techniques du passé et techniques modernes est un non-sens.

Impuissance

Qui sont aujourd’hui les puissants ? Selon beaucoup, jouer un rôle dans la société passe par l’acquisition du pouvoir politique ou financier. Sans quoi, malgré une action quotidienne sur la réalité qui s’assimile à celle de Personne (j’aime à dire que mon nom est Personne), nous resterions impuissants à changer le monde.

Dans « Contre l’alternumérisme », Julia Laïne et Nicolas Alep, malgré des idées qui confinent au ridicule comme :

« … OpenStreetMap, projet « libre et ouvert » […] Cette fois-ci, pas de Google cars photographiant les rues, c’est l’affaire de bénévoles, et les données récoltées ne seront pas accaparée par une entreprise. Mais quelle différence pour l’utilisateur qui aura aliéné son sens de l’orientation à la machine ? Privé de sa capacité à s’orienter dans l’espace par lui-même, incapable de lire une carte [SIC] ou de refaire le chemin en sens inverse, l’humain diminué vivra-t-il mieux sa condition , sachant que la technologie en cause est transparente, libre, ouverte, agile et efficace ? »

Contre l’alternumérisme, pp. 89.90

en tirant sur une technologie qu’ils utilisent dans leur livre même, puisque la césure utilisée est visiblement celle d’un traitement de texte, citent très judicieusement Ivan Illich :

« Dans la tradition du monde occidental, j’ai carrément choisi, en raison de mes racines, la politique de l’impuissance. J’atteste de mon impuissance parce que je pense […] qu’il ne nous reste rien d’autre, et aussi parce que, pour le moment, je pourrais démontrer que nous ne pouvons rien faire. Aujourd’hui la politique focalise presque inévitablement notre attention sur des buts intermédiaires et nous cache ce à quoi nous devons dire non!… Comme il faut dire non, par exemple, à cette illusion qui consiste à croire que nous pouvons réellement intervenir dans certaines situations. »

Ivan illichm, cité par david cayley, entretiens avec ivan illich, saint-laurent, bellarmin, 1996, dans contre l’alternumérisme, p. 122

Si je place en exergue ce texte, c’est qu’il me permet de le sortir de son contexte pour le mettre en parallèle avec l’ouvrage fantastique :

Face à la puissance

Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel

François Jarrige Alexis Vrignon

Éditions la découverte, paris, 2020

Face à la puissance se trouve … l’impuissance. Il ne s’agit pas d’un constat, mais de la décision clairement assumée de construire un monde qui s’oppose à la puissance et recherche l’impuissance.

Dans « Nomade des mers » (arte editions), Correntin de Chatelperron, présente son « tour du monde des innovations » dont le choix est celui des LOW TECH. Son constat est clairement celui d’un physicien, puisqu’il dit qu’en terme de technologie, on parvient pratiquement toujours à trouver des solutions à bas coût énergétique, pour autant qu’on prenne le temps de bien y réfléchir. La puissance étant l’énergie divisée par le temps, le sens du mot LOW est donc évidemment celui de la puissance ou plutôt celui de l’impuissance. C’est ainsi avec une finesse éblouissante que Jarrige et Vrignon titrent « Face à la puissance », non pour en marteler les méfaits, mais pour en faire une alternative opposée au recours à la puissance de la technologie actuelle généralement vantée par les écoles d’ingénieurs.

L’impuissance constitue donc une alternative qui pour moi est clairement à privilégier, non à regrets, mais parce qu’elle est au cœur d’un éventuel changement de civilisation.

La machine est ton seigneur et ton maître

Un ouvrage incroyable.

Les machines ne libéreront jamais l’Homme. Les machines ne seront jamais à la hauteur de ce que peut faire ou penser un être humain.

Par contre, elles sont déjà et seront certainement de plus en plus un outil d’asservissement au service de tous les pouvoir, quels qu’ils soient.

Ce livre retrace l’histoire des esclaves d’aujourd’hui qui sont opprimés pour donner l’illusion que les machines pourraient mener à un monde meilleur. Pour une infime minorité d’exploiteurs à la tête de multinationales voyous comme les GAFAM, elle permettrons certainement d’exprimer une cupidité sans aucune limite, mais sans aucun doute au détriment du reste du monde, au mépris de toute humanité.

Ce petit livre devrait être pour chacun le rappel que les machines tuent et que ceux qui tuent pour les vendre sont à la tête de nos sociétés.

L’invention des déchets urbains

Un ouvrage d’une qualité remarquable. Non seulement par le sérieux de son contenu, mais par l’importance de son sujet.

Le début du XIXe siècle est caractérisé par l’absence de la notion de déchet en raison d’une vision incroyablement écologique du cycle des matières qui, étant alors essentiellement organiques, sortent de la ville pour y revenir par les comestibles.

Ce cycle est brisé par l’apparition des engrais chimiques qui vont remettre en question l’utilisation des matières rejetées par la ville en direction des champs. La résistance à cet abandon du recyclage existera durant la fin du siècle et le début du suivant. Mais le cercle sera rompu essentiellement par un changement de vision du cycle écologique des matières biologiques au profit d’un cycle intégrant une dégradation de celles-ci vers des déchets minéraux.

On y apprends aussi l’histoire du papier à travers les chiffonniers et la dégradation progressive de leur conditions de travail par l’apparition des poubelles et celles beaucoup plus récentes des décharges, des incinérations et des stations d’épurations.

La conclusion fait le point de ce que ces histoires devraient permettre de remettre en question dans notre façon de voir les déchets humains et urbains et elle montre l’aveuglement qui est caractéristique de notre époque.

C’est un ouvrage exceptionnel de clarté, de mise en lumière, d’importance qui n’est semble-t-il malheureusement (et on peut imaginer pourquoi) plus édité. N’hésitez donc pas à vous le procurer en bibliothèque, car il contient des informations qui vont certainement changer votre vie.

Algues vertes

« L’histoire interdite »

Un ouvrage passionnant, sérieux et très documenté. Présenté sous forme de bande dessinée, il ouvre une fenêtre sur les pollutions de l’agriculture intensive en Bretagne et sur les méthodes des pollueurs-non payeurs pour se dégager de toute responsabilité. Il montre comment on peut procéder pour remettre systématiquement en cause les études scientifiques, à l’instar de ce que les fabriquant de tabac ont trop souvent fait. Il montre surtout que ce type d’agriculture est totalement incompatible avec un monde non seulement respectueux de la nature, mais aussi des gens, autant paysans que passants.

L’utilisation de la bande-dessinée pour un ouvrage d’investigation est ici parfaitement adaptée à cette situation de paysages et d’hommes malades d’une productivité qui déraille. À lire absolument.

Mémoires vives

Edward Snowden, « l’homme qui a tout risqué pour dénoncer la surveillance globale » est un homme à qui j’aimerais serrer la main et dire « Respect ». Non seulement son histoire est incroyable, son courage hallucinant, mais dans ce livre, il nous prouve qu’il y a derrière son action une réflexion très approfondie sur la surveillance de masse et surtout sur les valeurs qui la définissent.

Son livre est aussi intéressant, car il montre la genèse de son action, comment progressivement des doutes se sont immiscés en lui et les efforts qu’il a fallu pour en reconnaître la valeur. Tout en étant l’histoire d’une vie (bien heureusement pas encore terminée), son récit est une philosophie. Il nous permet de voir, au-delà des techniques d’espionnage, l’esquisse du monde de demain et c’est effrayant.