Impuissance

Qui sont aujourd’hui les puissants ? Selon beaucoup, jouer un rôle dans la société passe par l’acquisition du pouvoir politique ou financier. Sans quoi, malgré une action quotidienne sur la réalité qui s’assimile à celle de Personne (j’aime à dire que mon nom est Personne), nous resterions impuissants à changer le monde.

Dans « Contre l’alternumérisme », Julia Laïne et Nicolas Alep, malgré des idées qui confinent au ridicule comme :

« … OpenStreetMap, projet « libre et ouvert » […] Cette fois-ci, pas de Google cars photographiant les rues, c’est l’affaire de bénévoles, et les données récoltées ne seront pas accaparée par une entreprise. Mais quelle différence pour l’utilisateur qui aura aliéné son sens de l’orientation à la machine ? Privé de sa capacité à s’orienter dans l’espace par lui-même, incapable de lire une carte [SIC] ou de refaire le chemin en sens inverse, l’humain diminué vivra-t-il mieux sa condition , sachant que la technologie en cause est transparente, libre, ouverte, agile et efficace ? »

Contre l’alternumérisme, pp. 89.90

en tirant sur une technologie qu’ils utilisent dans leur livre même, puisque la césure utilisée est visiblement celle d’un traitement de texte, citent très judicieusement Ivan Illich :

« Dans la tradition du monde occidental, j’ai carrément choisi, en raison de mes racines, la politique de l’impuissance. J’atteste de mon impuissance parce que je pense […] qu’il ne nous reste rien d’autre, et aussi parce que, pour le moment, je pourrais démontrer que nous ne pouvons rien faire. Aujourd’hui la politique focalise presque inévitablement notre attention sur des buts intermédiaires et nous cache ce à quoi nous devons dire non!… Comme il faut dire non, par exemple, à cette illusion qui consiste à croire que nous pouvons réellement intervenir dans certaines situations. »

Ivan illichm, cité par david cayley, entretiens avec ivan illich, saint-laurent, bellarmin, 1996, dans contre l’alternumérisme, p. 122

Si je place en exergue ce texte, c’est qu’il me permet de le sortir de son contexte pour le mettre en parallèle avec l’ouvrage fantastique :

Face à la puissance

Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel

François Jarrige Alexis Vrignon

Éditions la découverte, paris, 2020

Face à la puissance se trouve … l’impuissance. Il ne s’agit pas d’un constat, mais de la décision clairement assumée de construire un monde qui s’oppose à la puissance et recherche l’impuissance.

Dans « Nomade des mers » (arte editions), Correntin de Chatelperron, présente son « tour du monde des innovations » dont le choix est celui des LOW TECH. Son constat est clairement celui d’un physicien, puisqu’il dit qu’en terme de technologie, on parvient pratiquement toujours à trouver des solutions à bas coût énergétique, pour autant qu’on prenne le temps de bien y réfléchir. La puissance étant l’énergie divisée par le temps, le sens du mot LOW est donc évidemment celui de la puissance ou plutôt celui de l’impuissance. C’est ainsi avec une finesse éblouissante que Jarrige et Vrignon titrent « Face à la puissance », non pour en marteler les méfaits, mais pour en faire une alternative opposée au recours à la puissance de la technologie actuelle généralement vantée par les écoles d’ingénieurs.

L’impuissance constitue donc une alternative qui pour moi est clairement à privilégier, non à regrets, mais parce qu’elle est au cœur d’un éventuel changement de civilisation.

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